MURIEL COUTEAU

MURIEL COUTEAU

Car elles sont fort concertées, ces images qui suspendent des corps ou des fragments de corps dans l’espace habité ordinaire, d’une urbanité sans qualité, viabilisée à coup de macadam. Elles ont immédiatement une clarté, une transparence, une évidence en somme, qui est cependant trompeuse car sitôt passée cette première sensation, l’image résiste. L’aspect métonymique de la photographie (qui est toujours partie de quelque chose, et du coup renvoie presque toujours à une totalité qui n’est pas immédiatement donnée) est à son plein ici. Empêchée par le cadrage, l’unité du corps est défaite : celui-ci, en morceau, est saisi dans l’instant de l’apesanteur du saut, du pas, d’une suspension inexplicable mais banale : un pied qui prolonge une jambe, une main suspendue à son bras n’ont rien d’une énigme. Mais c’est surtout la manière de creuser le cœur de l’image qui rend ces photographies, dans leur qualité, dans leur précision, d’une étrangeté vaguement inquiétante. Chaussures de ville, jambes en costumées ou pieds et mollets nus, ces présences sont perçues du sol, du point de vue par lequel les petits animaux peuvent mesurer la présence humaine : l’échelle du monde bascule alors, et la place de celui qui regarde avec.

Saut de joie, bon dans le vide, dernier instant de la chute d’un ange : ici, tout fait signe, comme une sorte de langage des mains à l’usage des sourds, dont le sens restera en suspend, flottant comme ces espaces indéfinis qui servent de cadre, ces non- lieux, ces bords de rien, bords de routes et caniveaux. Le traitement photographique, frontal, presque léché comme une image publicitaire, vient refroidir la charge émotionnelle, poussant décidément dans l’ordre des sensations mentales l’effet de ces images pourtant descriptives. On identifiera là un écho aux diverses manières de l’objectivisme qui prend régulièrement la photographie, selon des enjeux différents – entre la recherche de neutralité descriptive du journaliste et le refroidissement de point de vue cher à la photographie conceptuelle – et c’est sans doute de ce dernier côté que la démarche très concertée de Muriel Couteau s’oriente, laissant au regardeur dans ce mélange d’indications précises et de non-dit, le soin d’assigner la nature de sa perception. Une autre dimension du travail rapproche celui-ci de l’héritage conceptuel : l’usage du langage, de l’écrit et plus précisément encore, de la phrase. De l’inscription dans l’image à la dénomination des séries, mais aussi à y regarder de près jusqu’à la syntaxe des images elles-même au sein des séquences qu’elle constituent, c’est bien de langage qu’il s’agit, comme un des opérateurs de mise à distance que réclame la grande charge d’affect des images. Ces polarités contradictoires dessinent une position de l’artiste, que l’on retrouvera jusque dans les pièces de Muriel Couteau qui requièrent des images en mouvement où une fois encore, la précision de travail absorbe la tension, ici entre musique et image, là entre transparence et saturation, une exigence qui conduit à une forme de nécessaire rareté.

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